Elles s’appellent Hassina, Marie-Jeanne, Léa, Junie, Eugenia, Mariam, Cécile, Zara et Tajamal. Elles viennent d’Algérie, de Côte d’Ivoire, d’Haïti, de Guinée, du Pakistan, de Martinique, du Maroc, de Roumanie ou tout simplement du nord de la France. Habitent toutes le même quartier, les Doucettes, à Garges-lès-Gonesse. Mais ne se connaissaient pas avant de s’inscrire à un stage de préparation à la vie active, proposé par le centre social que dirige Bernadette Dubois. « Cette soirée, c’est le bouquet final de leur travail. C’est l’occasion de montrer qu’on est quelqu’un dans le quartier, qu’on peut être utile aux autres », explique-t-elle, d’une voix rocailleuse. Cette soirée, c’est un avant-goût de réveillon de Noël pour les habitants du quartier à faibles ressources. Ils sont une centaine de bénéficiaires du RMI (revenu minimum d’insertion) ou de l’API (allocation parent isolé) à avoir répondu à l’invitation du centre social. Une initiative dans le cadre des réveillons de la générosité, organisés dans tout le pays grâce au soutien financier de la Fondation de France, qui a lancé un appel à projets aux associations de terrain. Et celui des neuf des Doucettes fut de faire partager un moment de convivialité à leurs voisines et voisins qui ne partageaient jusque-là que la galère.
« On leur a proposé deux ou trois idées et elles ont choisi celle du réveillon », raconte la directrice du centre, créé il y a treize ans. Toutes ces femmes étaient sans profession et ont décidé de franchir le pas, quels que soient leur âge et leur situation familiale. Marie-Jeanne, cinquante-cinq ans, est une ancienne de chez Tati. « Après mon licenciement, je n’arrivais plus à sortir de chez moi. J’ai travaillé vingt-neuf ans dans la même boîte, j’ai toujours été habituée à travailler. Je suis restée deux mois sans rien faire à la maison, mais je me réveillais quand même à 4 h 20 du matin », raconte-t-elle. Pour elle, comme pour ses huit collègues, le stage s’est avéré une expérience qui a littéralement changé sa vie. Théâtre, informatique, rédaction d’un CV, rencontres avec des psychologues, assistantes sociales, médecins, personnels de l’ANPE, familiarisation avec le travail en équipe, mise en valeur de soi... « J’ai retrouvé confiance en moi », lâche Marie-Jeanne.
« Avant, je ne savais pas quoi faire. Maintenant, j’ai un projet professionnel : je vais suivre une formation d’auxiliaire de puériculture », explique Hassina, la tête recouverte d’un voile rose. Et de conclure : « On s’est rempli la tête au lieu de rester à la maison. » Cet enrichissement, cet épanouissement, les stagiaires ont à présent envie de le partager, de susciter des envies parmi la population du quartier. La soirée de fin d’année peut permettre un premier échange. Avant l’arrivée des invités, les femmes ont dressé les tables avec soin, installé les spécialités que chacune a concoctées, pour l’apéritif, en référence à leur pays d’origine. Bientôt, la salle de réception va se remplir et résonner de rires d’enfants. Un magicien fera des tours de cartes sous les yeux ébahis des familles. Les stagiaires, elles, feront les cent pas entre la cuisine et la salle. Stressées de ne pas voir le traiteur arriver à l’heure prévue, mais si heureuses. Peut-être plus encore que ceux qui vont déguster ce repas de fêtes.
Parmi eux, Dougo Touré, Malienne installée depuis vingt-deux ans en France et aujourd’hui mère de huit enfants, âgés de trois à dix-huit ans. Quatre l’ont accompagnée, ce soir. Le mari, lui, est resté à la maison. « Mes enfants participent aux sorties du centre social, au soutien scolaire », précise-t-elle. Un peu plus loin, Lucille Mouquet et Sofia Chaïb travaillent au service social du département du Val-d’Oise. « On est venues pour rencontrer les gens dont on suit les dossiers », expliquent-elles. À la même table, trois générations de femmes : Brigitte, jeune grand-mère, sa fille Natacha et ses deux petites filles, Leona et Léna, d’un et deux ans. « Une soirée comme ça, ça fait sortir. Parce qu’on ne sort pas souvent », témoigne Brigitte, au RMI comme Natacha, qui, malgré un CAP de préparatrice en pharmacie, est sans emploi depuis trois ans.
« À Noël, on fera un repas avec les enfants et les petits-enfants. On sera six mais on ne fêtera pas le jour de l’an. Je me suis déjà mise dans la merde pour acheter des cadeaux. Cette année, j’ai fait un sapin, pour les petites », poursuit la grand-mère attentionnée dont le mari est aussi au chômage. Nos stagiaires aussi ont prévu des cadeaux pour l’ensemble des convives. Avec un vrai père Noël. Des choses simples mais qui rendent Noël tellement plus joyeux. « Je ne savais pas qu’il y avait autant de gens en difficulté », avouera la stagiaire Marie-Jeanne. Et elle n’a peut-être encore rien vu. « Les Doucettes est le quartier de Garges où le revenu moyen est le plus faible. La ville étant déjà l’avant-
dernière du département, précise Bernadette Dubois. Entre 1985 et 1995, on a eu trente morts à cause de la drogue. Mais aujourd’hui, 65 % des habitants sur 220 familles consultées se disent en sécurité. Et, pendant les émeutes de novembre, aucune voiture n’a brûlé dans le quartier », ajoute-t-elle. Sans doute les effets du lien social que s’efforcent de maintenir chaque jour ses 4 800 habitants, malgré les difficultés persistantes.
L.T.
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